La réalité des travailleuses dans le milieu communautaire: quand les chiffres masquent l’épuisement

Publié le: 30 mars 2026

(Le féminin est utilisé dans ce texte pour une raison simple : 77% à 80% des personnes qui travaillent dans le milieu communautaire sont des femmes.)

Alors que des voix s’élèvent en prétendant que le financement du secteur communautaire aurait atteint des niveaux «historiquement élevés» et qu’il faudrait désormais se tourner vers la philanthropie, les travailleuses sur le terrain constatent une réalité toute autre. Derrière les tableaux statistiques, il y a des femmes, très majoritairement, qui portent chaque jour un système abîmé. Elles prennent soin des populations de plus en plus vulnérables, avec des moyens qui restent insuffisants pour répondre aux besoins en croissance constante.

Les besoins explosent plus vite que les budgets

Oui, les montants gouvernementaux ont augmenté ces dernières années. Mais dans nos milieux, personne ne voit d’amélioration durable. Ce que nous voyons, ce sont des détresses plus profondes, des files qui s’allongent et des interventions beaucoup plus complexes qu’il y a dix ans. Les violences faites aux femmes, la crise du logement, la hausse du coût de la vie, l’explosion des problèmes de santé mentale, l’isolement, la pauvreté : voilà ce que les travailleuses du milieu communautaire affrontent chaque jour.

L’argent supplémentaire (lorsqu’il est reçu!) sert en grande partie à éviter l’effondrement, non à répondre pleinement à la demande. Le prétendu «financement en hausse» disparaît aussitôt qu’il entre : loyers en augmentation, assurances plus chères, coûts de fonctionnement qui grimpent, besoin de rehausser des salaires historiquement bas pour retenir des travailleuses au bord du burnout.

Sur le terrain, nous ne voyons pas l’abondance. Nous voyons l’épuisement. Ce n’est pas en multipliant les demandes de financement, par exemple aux nombreuses fondations qui lèvent la main, que les travailleuses arriveront à remplir la mission que leur ont donnée leur conseil d’administration, leurs membres issus des communautés! Sans compter les nombreuses redditions de comptes qui viennent avec ces subventions par projets et les ententes avec la philanthropie.

Non, ce n’est pas un bon calcul.

La générosité des Québécois mise à mal?

Certains affirment que le problème serait un manque de dons de la population. Mais les travailleuses du milieu communautaire le savent : les Québécois ne sont pas moins généreux, ils sont plus pauvres. Les loyers avalent une part incontrôlable des revenus, la classe moyenne glisse vers la précarité, et les personnes en situation de vulnérabilité n’ont plus un dollar de marge. De plus, les impôts ne devraient-ils pas suffire au financement du filet social?

Les organismes ne manquent pas d’appui populaire. Nous le constaterons le 2 avril prochain devant l’Assemblée nationale. Les communautés s’impliquent autrement, elles donnent du temps, participent aux actions collectives. N’oublions pas qu’une personne sur trois aura besoin d’un organisme communautaire au cours de sa vie et s’y impliquera.

La philanthropie ne remplace pas la mission des organismes communautaires AUTONOMES

C’est une drôle d’analyse d’affirmer qu’un financement gouvernemental adéquat menacerait l’autonomie du milieu communautaire autonome, alors que la philanthropie offrirait une liberté accrue. Dans la vraie vie des organismes, c’est tout le contraire.

Les dons privés sont instables, souvent orientés vers des projets qui plaisent aux donateurs plutôt que vers les besoins urgents ou politiques, et exigent une compétition injuste entre organismes. Pour les petites équipes, la philanthropie implique : plus d’administration, plus de reddition de comptes dispersée, plus de recherche de fonds, moins de temps pour la mission. En résumé, comme dans beaucoup de sphères de notre société, plus tu es riche, plus tu as de ressources pour trouver du financement. Le fonctionnement, l’essence même des organismes communautaires autonomes avec leur approche globale, large, axée sur les personnes, force les équipes de travail à prioriser les personnes qui fréquentent leur organisme plutôt que de faire des campagnes de financement ou remplir des demandes aux fondations. Les équipes restreintes sont consacrées au déploiement de leur mission.

En plus, cette charité préconisée est davantage une évasion fiscale. Des personnes riches qui décident ce que la société devrait financer (ce qui veulent financer et comment ils le veulent aussi), au lieu que cet argent soit soumis aux décisions collectives en étant placé, comme il le devrait, dans les coffres de l’État. Alors, quand on parle d’autonomie, c’est de l’autonomie de qui qu’on priorise, celle des organismes communautaires autonomes ou celles des bien nantis?

Ce dont nous manquons aujourd’hui, ce n’est pas de charité, mais de justice sociale, de solidarité collective et de décisions politiques courageuses.

Stéphanie Vallée, co-coordonnatrice à L’R des centres de femmes du Québec
Endossent cette lettre, l’équipe de L’R des centres de femmes du Québec et son comité de coordination composé des représentantes de chaque région.

Pages reliées :
La solidarité sociale n’est pas un gala de charité, Caroline Toupin, coordonnatrice du RQ-ACA
Milieu communautaire – En déficit de charité ou plutôt de reconnaissance?, Noémie Barolet et Charles-Philippe Laperrière du Centre communautaire Val-Martin