Unplanned ou les risques de la normalisation de la rhétorique anti-choix

par Véronique Pronovost*, doctorante en science politique à l’UQAM, membre du Chantier sur l’antiféminisme du Réseau québécois en études féministes (RéQEF)

Le 11 avril 2019, Brad Trost, député conservateur de la circonscription de Saskatoon, a publié un gazouillis dans lequel il disait se réjouir d’avoir assisté à la première canadienne du film Unplanned ayant eu lieu sur la colline parlementaire. Dans la vidéo accompagnant le gazouillis, l’actrice principale du film, Ashley Bratcher, encourage les Canadiennes et les Canadiens à regarder le film afin de réellement comprendre ce qui se passe au sein des cliniques offrant des services d’avortement. Trost renchérit en affirmant qu’au Canada, il n’existe aucune protection « pour nos bébés » et c’est pourquoi, selon lui, il est « essentiel de montrer ce film dans l’ensemble du pays ».

Ainsi donc, le film Unplanned, produit par la compagnie Soli Deo Gloria (littéralement « À Dieu seul la gloire »), est déjà utilisé comme argument afin de soutenir et de légitimer la création de lois restreignant le droit à l’avortement au Canada.

Pourtant, le film est tout sauf réaliste ou médicalement exact. En fait, Unplanned reprend de nombreuses stratégies déployées au sein des centres d’aide à la grossesse anti-choix, dont l’objectif principal est de convaincre les femmes vivant une grossesse imprévue de ne pas opter pour l’avortement. Ces centres, dont une trentaine ont pignon sur rue au Québec, utilisent des méthodes non éthiques pour persuader les femmes de ne pas avorter en camouflant habilement leurs positions idéologiques. Unplanned, c’est la diffusion à grande échelle d’une rhétorique démagogique maintes fois dénoncée par la communauté médicale ainsi que par le mouvement pro-choix.

La manipulation émotionnelle

La position anti-choix est essentiellement basée sur des « arguments » moraux et religieux condamnant l’avortement. Afin de persuader son auditoire, le film Unplanned repose sur l’instrumentalisation d’émotions telles que la culpabilité et la peur.

De la musique dramatique aux scènes d’avortements ressemblant davantage à des séances de torture qu’à des interventions médicales, rien n’est laissé au hasard. Dans le film, les femmes se faisant avorter crient, pleurent, sont maintenues de force pendant l’intervention, saignent abondamment et regrettent leur décision. L’avortement y est présenté comme une intervention traumatique compromettant inévitablement la santé physique et mentale des femmes.

Le film propose aussi une vision romantique du développement embryonnaire. Cette stratégie visuelle, dépeignant l’embryon comme un fœtus pleinement développé, vise à l’humaniser ainsi qu’à générer un lien de sympathie, voire d’attachement envers lui. On tente même de lui imputer une conscience en sous-entendant que l’embryon « se bat pour demeurer en vie » et qu’il aurait la capacité de ressentir de la douleur lors d’un avortement. Il s’agit d’un argument utilisé de manière récurrente aux États-Unis afin de légitimer l’adoption de restrictions sévères, malgré le fait que la communauté scientifique l’ait réfuté à de nombreuses reprises.

De leur côté, les travailleuses des cliniques sont dépeintes comme de vulgaires avorteuses motivées par l’appât du gain et mises au service d’une « cause ». Plus globalement, le mouvement pro-choix est présenté comme un culte endoctrinant les jeunes femmes. Nous estimons que cette représentation biaisée est dangereuse pour la sécurité des travailleuses évoluant au sein des cliniques qui, au Canada comme au Québec, ont déjà été le théâtre d’actes de violence de la part de personnes s’opposant à l’avortement. Certaines travailleuses nous ont d’ailleurs déjà fait part de leur inquiétude relativement à une potentielle recrudescence de violences et d’actes de harcèlement à leur endroit.

Les risques de la diffusion à grande échelle

Au cours de la dernière semaine, Vincent Guzzo, propriétaire de la chaîne de cinémas Guzzo, a annoncé son intention de traduire le film en français ainsi que d’obtenir les droits de diffusion du film au Québec. Dans le cadre de diverses entrevues, M. Guzzo a soutenu qu’il importait d’entendre tous les points de vue et que la diffusion du film permettrait la tenue d’un débat de société.

Dans un contexte de remise en question frontale du droit à l’avortement aux États-Unis, de mobilisations transnationales des mouvements anti-choix en Amérique du Nord, d’élections fédérales à l’automne 2019 ainsi que du refus du Parti conservateur du Canada d’appuyer une motion réitérant le droit à l’avortement au Canada en mai dernier, nous sommes particulièrement préoccupées par l’impact de la diffusion à grande échelle d’un film reposant sur des discours démagogiques érigés en pseudo-vérités médicales.

Nous souhaitons rappeler que ce débat de société, auquel M. Guzzo fait référence, a déjà eu lieu à plus d’une reprise et qu’il est particulièrement difficile de débattre dans un contexte où des croyances, des considérations morales et des pseudo-vérités (anti-choix) s’opposent à des faits scientifiques (pro-choix).

Nous dénonçons cette tentative de symétrisation des positions pro-choix et anti-choix qui laisse croire que les deux positions ont la même légitimité scientifique.

La normalisation de discours mensongers au sujet d’enjeux socio-médicaux comme l’avortement représente un enjeu de santé publique ayant des conséquences réelles sur la capacité des femmes, des personnes non binaires, des hommes trans et des personnes intersexes concernées de prendre des décisions libres et éclairées relativement à l’issue d’une grossesse imprévue.

Tel qu’en témoignent les propos du député conservateur Brad Trost, ces pseudo-vérités sont instrumentalisées par certains conservateurs issus de la classe politique canadienne dans le but d’influencer l’opinion publique et de convaincre la population de la nécessité d’adopter des lois restreignant l’accès à l’avortement. Il s’agit d’une stratégie ayant connu un certain succès aux États-Unis, comme le démontre la précarité de l’accès à l’avortement au sein de nombreux États, où les personnes issues de communautés marginalisées connaissent de plus en plus de difficulté à accéder aux soins de santé.

Pour ces raisons, nous demandons à M. Guzzo de reconsidérer sa décision de diffuser Unplanned à grande échelle dans la province. Contrairement à ce que l’entrepreneur affirme, la décision de promouvoir ce film n’est guère une décision « neutre » : elle représente une prise de position légitimant les stratégies non éthiques ainsi que la rhétorique démagogique mises de l’avant par le mouvement anti-choix. La communauté scientifique a réfuté à de nombreuses reprises les affirmations des anti-choix. Diffuser ces affirmations erronées revient à volontairement induire le public en erreur, voire à le manipuler.

* En moins de 24 heures, cette lettre ouverte a été cosignée par 61 organisations et 550 personnalités notamment issues des milieux universitaire, communautaire, artistique, syndical, médical, journalistique et militant. Parmi les groupes signataires : L’R des centres de femmes du Québec (L’R), la Fédération des femmes du Québec (FFQ), le parti Québec solidaire, le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ), la Confédération des syndicats nationaux (CSN), le Réseau des tables régionales de groupes de femmes du Québec, le Réseau des lesbiennes du Québec, le Conseil régional FTQ Montréal métropolitain, la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada (CDAC), la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN) et la Fédération internationale des associations étudiantes en médecine – division québécoise (IFMSA-Québec) ainsi que plusieurs cliniques en santé reproductive.

Pages reliées :
Un droit assiégé, Agnès Gruda, La Presse, 13.07.2019
Un tissu de mensonges, Isabelle Hachey, La Presse, 12.07.2019
Le film controversé Unplanned : entrevue avec Véronique Pronovost, Radio-Canada, 10.07.2019

2019-07-14T03:35:32-05:0010 juillet 2019|Tags: , |