Refuser l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes ou identitaires
En pleine campagne électorale, certains partis ont choisi leur cible : les personnes qu’ils considèrent comme « moins québécoises ». Et leurs promesses sont bien concrètes : limiter leurs droits et leur accès aux services publics.
Les inquiétudes de la population sont pourtant bien réelles : trouver un logement abordable, voir un médecin, avoir accès à des services publics de qualité. Mais plutôt que de proposer des solutions, certains partis pointent du doigt les personnes im-migrantes et leur font porter la responsabilité de problèmes qui découlent de choix politiques.
La Coalition Avenir Québec propose, d’une part, de donner une priorité aux « femmes québécoises » sur les listes d’attente pour les places en services de garde subventionnés, ainsi que de couper l’accès à des allocations de logement ou au Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), notamment pour les personnes résidentes temporaires et les personnes demandeuses d’asile. Le Parti conservateur du Québec propose, d’autre part, de tenir compte des « valeurs sociales » du pays d’origine pour sélectionner les personnes immigrantes et de couper de 25 % l’aide sociale aux personnes demandeuses d’asile. Plus encore, le Parti Québécois fait des liens tendancieux entre l’immigration et les diverses crises sociales quant au logement, nos écoles et nos services de santé. Il y a quelques semaines, son chef imputait la surcharge des écoles à l’immigration, jusqu’à y inclure des enfants né·e·s au Québec. Peu après, il proposait ironiquement des primes à la naissance pour encourager les familles québécoises à avoir plus d’enfants.
Cette tangente identitaire et discriminatoire que prennent plusieurs personnes candidates nous alarme comme féministes et actrices de la société civile. Nous assistons à un glissement dangereux des droits universels et garantis pour toustes à des droits conditionnels qu’on accorde selon l’origine, le statut ou l’appartenance supposée à « la nation ».
Rappelons que les gouvernements canadien et québécois organisent eux-mêmes la précarité des statuts migratoires. Chaque année, ils admettent davantage de personnes au statut temporaire qu’au statut permanent, et ce, pour répondre à des besoins pourtant durables. Les mêmes personnes que l’on saluait comme des « anges gardiens » pendant la pandémie sont aujourd’hui pointées du doigt, exclues et présentées comme responsables de crises qu’elles n’ont pas créées. Cette rhétorique n’est pas anodine. Les discours stigmatisants et les mesures restrictives entourant l’immigration ne sont pas neutres : ils visent de manière disproportionnée les personnes issues du Sud global, donc racisées, et renforcent ainsi les mécanismes systémiques de leur exclusion.
Le racisme ne se nourrit pas seulement de discours : il prend forme dans des décisions politiques qui banalisent l’exclusion. En mars 2025, Québec sabrait dans l’aide aux personnes demandeuses d’asile, allant jusqu’à retirer l’allocation destinée aux familles ayant un enfant en situation de handicap.
Puis, en mars 2026, la Cour suprême du Canada confirmait que leur exclusion des services de garde subventionnés est discriminatoire, notamment parce qu’elle pénalise d’abord les femmes. Sans accès aux services de garde, ces femmes peuvent difficilement travailler, apprendre le français ou s’intégrer.
Le RQAP et les services de garde éducatifs ne sont pas des faveurs, mais des gains arrachés par les luttes féministes. Ils ont été pensés comme universels pour que l’autonomie économique de toutes les femmes ne dépende ni de leur revenu, ni de leur statut, ni du bon vouloir de quiconque. En faire des outils de tri trahit leur raison d’être.
En conséquence de ces diverses coupures de services ou de suppression d’allocations dans les dernières années, les femmes migrantes font face à un appauvrissement accru, à une augmentation de leur charge de proche aidance et à de nombreux obstacles liés à leur intégration sociale et professionnelle. Ces mesures accentuent leur isolement, renforcent leur dépendance économique envers un conjoint, le cas échéant, et ont des répercussions importantes sur leur santé physique et mentale, ainsi que sur le bien-être et l’inclusion de leurs enfants. En ce sens, ces mesures sont à la fois racistes et antiféministes.
Les propositions avancées durant la présente campagne électorale s’inscrivent dans un continuum d’exclusions systémiques qui marginalise davantage les femmes migrantes, en limitant leur accès aux ressources et aux conditions nécessaires à leur pleine participation à la société québécoise. C’est ce recul des droits et de l’égalité que nous décrions.
Un projet de société féministe ne peut laisser aucune femme derrière : l’égalité doit être celle de toutes les femmes, sans exception.
Co-signataires :
Sara Arsenault de la Fédération des femmes du Québec
Stéphanie Vallée de L’R des centres de femmes du Québec
Jess Legault de la Fédération du Québec pour le planning des naissances
Mélanie Miranda de l’Alliance des maisons d’hébergement de 2e étape pour femmes et enfants victimes de violence conjugale
Amel Zaazaa de l’Observatoire pour la justice migrante
